(Traduction allemande p. 31-32)
UN ZURICHOIS est partagé entre deux langues, dont l'une, d'apparat, lui est forcément étrangère: nous, nous n'en avons qu'une, dont nous usons avec plus ou moins d'astuce ou de bonheur selon l'expressivité, l'instruction, l'origine de chacun, tout comme les habitants de Lyon, de Marseille ou des fins fonds de la Bretagne.
Certes, nous avons, nous Romands, des locutions, des mots ou emplois de mots, des modulations de phrases, des ralentissements de syllabes, des escamotages de liaisons qui nous sont particuliers et qui peuvent amuser ou dérouter les natifs d'une autre province, mais eux aussi ont leurs bizarreries et leurs singularités de langage, et ce n'est pas parce qu'un Genevois appelle «ruclon» ce tas pourrissant d'ordures ménagères qu'un Périgourdin nommera «bourrier» qu'il parle moins français que lui. Même les Parisiens, ces plus provincialistes des provinciaux, ont leurs modes et leurs tics d'intonation ou de vocabulaire.
Le français est notre corps et nous l'habitons pleinement jusque dans nos silences, nos mimiques d'embarras, nos inachèvements de propos.
Cette langue est mienne et je la veux tout entière, avec les mots hérités de mon enfance genevoise tels que «gouille», «cupesse», «virolet», qui sont les survivants menacés d'un paradis perdu comme ces glaïeuls sauvages exquis que le tue-herbe extirpe des vignes et des cimetières de campagne - mais aussi avec ces finesses inouïes, ces glissements de sens, ces vibrations secrètes, ce style français, enfin, dont non seulement Valéry ou Chateaubriand, mais aussi nos Rousseau, Cingria et pourquoi pas Chessex illustrent la richesse et la subtilité.
Ce n'est pas avec la langue que nous sommes en difficulté, mais avec nous-mêmes, en raison de ce singulier mélange d'orgueil ombrageux et de dénigrement de soi qui marqua au point d'en faire mourir certains, et marque toujours, me semble-t-il, nombre de nos écrivains.
Dimitrijevic, qui n'était encore qu'un petit libraire, me disait, voici bien un quart de siècle, que le jour où Paris serait à trois heures de train de Genève, on ne parlerait plus de littérature romande. C'était afficher beaucoup d'optimisme ou de suffisance.
Même si nos auteurs - quelques-uns du moins - sont maintenant plus facilement édités ou mieux distribués, et peut-être même lus, chez nos voisins, nos rapports avec ce qu'on appelait jadis la Ville-lumière restent passionnels, donc instables et contradictoires. Nous enrageons quand elle nous rejette ou simplement nous ignore; nous la rabrouons quand elle nous montre quelque curiosité, non toujours dénuée, il est vrai, d'un soupçon de condescendance.
Je retrouvrai un soir sur mon petit écran le poète H. qui nous enseignait à dédaigner les succès littéraires dans ces lointaines années cinquante où il jouait un peu les commissaires du peuple auprès de nous autres jeunes futurs écrivains de gauche.
Quarante ans s'étaient écoulés et il passait à présent à «Apostrophes», honneur convoité, fût-ce honteusement, par quiconque écrit entre Genève et Porrentruy.
Le grand jour, pour tout dire. Rien, cependant, dans l'attitude ou l'expression de notre poète enfin reconnu par Paris ne laissait transparaître la moindre émotion ou jubilation. Diverses sommités littéraires plus ou moins toujours les mêmes échangèrent des lazzi et des concetti d'un intérêt variable sous son regard sévère, puis on lui donna enfin la parole.
Il la tint longtemps.
Avec son côté un peu régent des mauvais jours, il se lança dans un réquisitoire fébrile et rageur contre la vacuité, la sécheresse, l'infatuation d'une intelligentsia supposée réunie toute entière en ce lieu, l'invitant pour finir, si je me souviens bien, à prêter l'oreille au chant du rossignol et à la misère du pauvre monde plutôt qu'à son propre néant.
Quand H. eut épuisé son lyrisme, Pivot, l'animateur de l'émission, lui demanda simplement avec une gentillesse meurtrière: «Monsieur H., il vous arrive tout de même de vous taire pour manger?»
L'expression de H. à cet instant unique le révéla dans toute sa fragilité, qui est bien aussi la nôtre.
Nous voulons que les mots soient honnêtes et bons, qu'ils disent tout ce qu'ils contiennent, sans rien d'à-côté ni d'en-dessous. Nous faisons corps avec eux; nous ignorons cette sagesse ou cette ruse parisienne de ne jamais s'engager tout à fait dans ses propos. Il y faut des siècles de vie courtisane, monarchique ou républicaine peu importe. Notre français est correct, il peut être même élégant: nos professeurs nous en ont donné les moyens; il n'est ni séducteur, ni assassin: ils ont oublié de nous apprendre à en doser les poisons.
Mais je suis un vieil homme et tout cela est peut-être pure musique du passé. Entre la langue qui me fut enseignée et celle, excessive, débraillée qui s'étale dans la pub, à la TV, en politique, l'abîme se creuse à vous donner le tournis.
Les mauvais jours, je me dis que l'Amérique l'a tuée. D'autres fois, surprenant, à leur insu, une conversation de gamins d'ici ou de là-bas, je me demande si une autre n'est pas tout simplement en train de naître, plus libre, plus jaillissante.
Je m'apparais alors comme l'un de ces lettrés du Bas-Empire qui s'obstinaient à ciseler leurs hexamètres sans se douter que le latin, autour d'eux, n'était déjà plus le latin, jusqu'au jour où je ne sais quel chancelier ou poète s'avisa que c'était devenu le français.