NZZ Folio 08/93 - Thema: Romandie   Inhaltsverzeichnis

L'interrogatoire

On questionne un prévenu d'origine douteuse.

Etienne Barilier

(Traduction allemande p.6-8)

IL AVAIT DE LA CHANCE: les policiers se montraient doux et patients. Sans doute parce qu'ils savaient que dans ce pays, cette région, cet ensemble de villes et de campagnes, cette zone, ce lieu, il ne faut pas heurter les gens de front, mais les circonvenir progressivement.

En même temps, l'on voyait bien qu'ils étaient décidés à ne pas abandonner leur proie. Ils y mettraient le temps nécessaire. Les malheureux! Les bons ouvriers, acharnés, sûrs de leur fait! Vieux routiers persuadés qu'il y viendrait comme les autres, et que comme les autres il finirait par avouer, par reconnaître l'évidence! Le passage à tabac? Ce n'aurait pas été la bonne solution. Mais la douceur ne servirait pas davantage. L'homme le savait. Il savait que ses persécuteurs en seraient pour leurs frais.

Mais il ne pouvait le leur dire. Il ne pouvait même pas - c'était le pire - sourire de leur défaite certaine, et de sa future victoire, bien trop amère.

- Reprenons les choses depuis le début, commença le plus chevronné des policiers (il avait suivi des cours de psychologie régionale). Allons, je vous offre un verre. Nous ne sommes pas des brutes ni des barbares. Avez-vous des préférences? Bourgogne? Bordeaux? Italien? Espagnol? Ou peut-être du vin de chez nous, c'est-à-dire de chez vous? Car vous venez, je crois, d'un pays producteur?

L'homme tressaillit. Le piège était subtil.

- Je ne dirais pas: un «pays», murmura-t-il. Au sens politique du terme, nous sommes trop petits pour y avoir droit; au sens géographique, nous serions trop grands, puisque des entités plus minuscules encore que la nôtre prétendent se nommer Pays de Vaud, de Neuchâtel, de Genève. Disons que nous sommes une zone productrice, un lieu producteur. Mais puisque vous avez l'extrême amabilité de me laisser le choix, je prendrais volontiers un verre de Dôle.

- J'ai bien compris vos prudences et vos distinctions, rétorqua le policier. Je les enregistre. Je serais très intéressé, avant d'en revenir au fait, de vous entendre sur les vins. Comment pourriez-vous caractériser ceux qui proviennent de votre . . . de votre lieu?

Tout en parlant, il envoya quérir une Dôle de Sierre. Cependant, le prévenu fit un sourire désolé:

- Caractériser nos vins? Hélas! Ils sont si divers, d'une région à l'autre, d'une vallée à l'autre, d'un «pays» à l'autre! Comment pourrais-je en indiquer des traits généraux et dominants? Vous me direz que les vins d'Italie aussi sont fort divers, et que la Toscane est vinicolement très éloignée du Piémont. Mais voyez-vous, je ne sais quelle unité mystérieuse vous permet quand même, dès lors que vous êtes un peu connaisseur, de classer les vins à coup sûr, selon qu'ils proviennent d'Italie ou de France.

- Et ce ne serait pas le cas pour les produits de votre aire géographicolinguistico-historico-culturelle? demanda le policier non sans malice. Pourtant les vins ne sont-ils pas, là comme ailleurs, les humaines fleurs du fruit de la vigne, témoignant à la fois pour le lieu et pour ses habitants?

Le prévenu demeurait sérieux. L'air de chercher sincèrement la vérité. Et c'était vrai, il la cherchait sincèrement.

- Je vous approuve. Et j'avoue que les connaisseurs ne sauraient non plus confondre un vin d'Italie ou de France avec un produit de «nos» vignes. Mais l'étrange de l'affaire est qu'ils seront contraints de définir ce dernier par tout ce qu'il n'est pas. Nos vins sont comme le Dieu de la théologie négative. On peut énumérer tout ce qu'il faut en retrancher pour ne point offenser la vérité. Mais on ne saurait aller plus loin. Et je crains que ce genre de définition ne suffise pas à l'Administration dont vous êtes le bras consciencieux et précis. Si vous buvez un vin de «chez nous», comme vous aimez à dire, vous pouvez affirmer qu'il n'a ni la claire profondeur italienne, ni la chaude puissance bourguignonne, ni l'infini chatoiement bordelais, ni le velours cramoisi de la Californie; qu'il ne donne pas le sentiment européen d'un âge scandé de châteaux, de palais et de fresques, d'un âge fait art; mais qu'il n'induit pas davantage ce sentiment américain de la splendide imitation, cette impression troublante, presque émouvante, du vieux fait avec du neuf; bref, il n'a pas d'histoire mais ne trahit pas non plus l'absence d'histoire ou la nostalgie de l'histoire.

- Vous méprisez les vins de votre patrie?

- Cette Dôle de Sierre est excellente. Mais je vous en prie, ne dites pas: ma «patrie», car le lieu dont nous parlons, s'il n'est pas un pays, n'est pas davantage une patrie. J'eus déjà l'occasion, dans les heures qui précédèrent, de vous l'affirmer. Je reviens à votre reproche. Ne vous y trompez pas: en dépit de toutes les négations qui le caractérisent, de tous les manques qui le définissent, le vin de mon lieu n'est en rien détestable. Il est même fort honnête, extrêmement honnête. Sa roture est droiture. Je dis seulement qu'il n'est point gardien du temps, de l'art et de l'histoire, comme peuvent l'être les crus de France ou d'Italie.

- Vos vins sont honnêtes, dites-vous. Je ne doute pas que vous aussi, qui venez d'un . . . lieu si mal définissable, vous ne partagiez avec eux cette éminente et rare qualité. C'est pourquoi je compte sur vous pour multiplier les efforts en vue de me donner satisfaction. A votre santé.

Ils burent lentement.

- Reprenons au début, fit l'inspecteur, et laissons donc les vins. Vous condescendez à reconnaître que le «lieu» dont nous cherchons à tracer les contours se situe dans ce vieux continent nommé «Europe». C'est bien exact? Nous pouvons exclure définitivement de nos investigations Madagascar, Hokaïdo, Bélize, les îles Vierges, les îles Sous-le-Vent, le Chomolungma, la fosse des Mariannes?

La main du prévenu se leva, prudente, et sa voix douce corrigea sans ironie:

- Ne soyons jamais trop définitifs. Dans ce lieu que je n'ose appeler mon lieu, qui sait s'il n'y a pas un peu de tous les lieux dont vous dites la litanie; secrètement, nostalgiquement, négativement, rêveusement, mais réellement? Rappelez-vous la théologie négative: mon lieu se détermine, si vraiment il y parvient, par tout ce qu'il n'est pas. Comprenez-vous? Mon lieu, précisément parce qu'il n'est pas Madagascar, Hokaïdo, Bélize, les îles de Vierges, les îles Sous-le-Vent, le Chomolungma, la fosse des Mariannes, parce qu'il est tout habité de leur absence, tout traversé de leurs souffles et de leurs parfums, tout tremblant de ne les être point - pour cette raison même, douloureuse et subtile, mon lieu, justement, est tous ces lieux du monde. Vous n'êtes rien? Grande merveille: vous pouvez être tout.

Le policier soupira:

- J'ai parié sur votre bonne foi. Mais vous ne nous simplifiez pas la tâche, à nous autres qui ne cherchons pas midi à quatorze heures, ni des poux dans la tête de l'univers. Sachez, Monsieur, que j'ai femme et enfants. Le travail que je dois mener à bien, je ne l'accomplis pas pour le plaisir d'importuner les gens, mais parce qu'on l'exige de moi. Je suis un serviteur de l'Etat, Monsieur. Un Etat qui existe, et qui fait sentir son existence au travers d'impôts, de règlements, de lois.

L'homme eut un geste d'apaisement, une moue de pitié polie:

- Je comprends que votre position ne soit pas agréable. Vous souffrez sans doute plus que moi, tel le médecin qui doit administrer à l'enfant des piqûres pénibles et nécessaires, pour le vacciner à tout jamais contre le virus le l'inexistence. Je suis prêt à reconnaître devant vous, là, tout de suite, afin de simplifier et de clarifier le débat, que la zone, l'aire, la région, le lieu dont nous parlons, dont nous essayons de parler, n'est pas de ceux que vous avez énumérés tout à l'heure, quand bien même un si grand nombre d'entre nous rêvent d'une chose et d'une seule: fuir leur lieu pour gagner ces îles de rêve, ces profondeurs et ces altitudes où l'on sait au moins pourquoi l'on meurt. Et nombre d'entre nous vont jusqu'à réaliser leur rêve, croyez-le.

Le policier soupira de soulagement, tandis que ses acolytes haussaient les épaules.

- Vous m'accordez que vous habitez l'Europe? C'est un premier point, et nous savons nous contenter de peu. Merci tout de même. Essayons d'aller plus loin. Que diriez-vous si je vous demandais d'approuver la formule suivante: j'habite le c?ur de l'Europe?

L'homme eut peine à cacher sa contrariété:

- Ne nous y fions pas trop, Monsieur. Le centre n'est pas le c?ur. Le centre d'une roue, c'est la seule partie de cette roue qui demeure vraiment immobile. Il en va de même des tourbillons, des galaxies, et peut-être des pensées. Plus vous êtes hors du centre, c'est-à-dire excentrique, plus vous avancez vite, plus vous pensez vite, plus vous créez vite. Nous ne sommes pas au c?ur, hélas, ce c?ur qui peut battre à toute extrémité du corps. Nous sommes plus modestement, plus mortellement, au centre. En outre, je me permets de vous rappeler que le centre de l'Europe est un Etat, peut-être même un pays, qui se nomme la Suisse, die Schweiz, la Svizzera, Helvetia mediatrix. Non pas ce lieu particulier dont nous nous efforçons de parler. Ce lieu qui reste à définir.

- Nierez-vous que ce fameux lieu soit quelque part?

- Je ne le jurerais pas, Monsieur. Voyez-vous, il y a tant de lieux où nous ne sommes pas, tant de lieux que nous ne sommes pas. Nous reste-t-il, au monde, où nous loger? Nous avons déjà reconnu, vous et moi, que nous ne sommes pas un pays, pas une patrie, pas un Etat, pas une région, pas une ville, pas un canton. Si j'en crois un autre prévenu, plus ancien que moi, le dénommé Ramuz Charles-Ferdinand - vous devez l'avoir conservé dans vos fiches - nous sommes tout au plus une province, qui cependant n'en est pas une. Et notre langue? direz-vous. Notre langue? Eh bien, nous ne parlons pas allemand ni dialecte alémanique. Nous ne parlons pas italien. Nous ne parlons pas romanche. Mais cela n'est rien encore: sie j'en crois le prévenu déjà cité, Ramuz Charles-Ferdinand, nous ne parlons pas non plus français.

- Ce Ramuz, semble-t-il, était un extrémiste. Et tout ce qui est excessif est insignifiant.

- Il se peut. Mais s'il s'est trompé, c'est dans l'expression, peut-être trop brutale, d'une incontestable vérité que je formulerais pour ma part dans les termes suivants: les Français parlent français; nous parlons en français. Sans aller jusqu'à dire que cette langue serait, dans notre bouche, et dans les deux acceptions du terme, empruntée, j'affirme que cette langue, nous devons la regarder, l'arracher un peu de nous pour la maîtriser. Et si nous ne la regardons pas . . . bref, elle est notre outil, elle n'est pas notre ambiance. Notre main si vous voulez, non pas notre corps tout entier. La main, après tout, c'est déjà beaucoup.

Le policier se contenta de hausser les épaules.

- Donc, poursuivit le prévenu, pas de lieu, pas de langue du lieu. Les branches de nos arbres, les fleurs de nos champs ne parlent pas français, contrairement à ceux et celles de la campagne tourangelle ou berrichonne. Ce qui ne veut pas dire que nos champs et nos forêts bruissent d'une autre langue, fût-ce le patois. Cela signifie simplement qu'entre nous-mêmes et notre langue peut se glisser la mince et terrible lame du doute.

- Vous n'avez pas de langue . . . Quand je vous accorderais cette aberration, reconnaissez-vous du moins que vous avez un caractère?

- Un caractère? Parlons-en donc. Pardonnez-moi, c'est encore en théologien négatif que je dois m'exprimer. Dans notre lieu qui n'est pas un lieu, sommes-nous lents ou rapides? Nerveux ou posés? Passionnés ou lymphatiques? Bref, sommes-nous du nord ou du sud? Nous ne sommes pas du nord: trop peu sérieux, trop peu méthodiques pour cela. Mais il est non moins évident que nous ne sommes pas du sud: trop sérieux, trop méthodiques pour cela. Nous trouvons les nordiques faussement ou dangereusement profonds, les méditerranéens gesticulants et vains. Nous redoutons les silences du nord et les paroles du sud. Les dents serrées des uns, la bouche ouverte des autres. Nous trouvons la langue allemande dure et méprisante; nous trouvons les langues latines roucoulantes et labiles; et le français de France, insultant et pointu. Je n'ose vous dire comment réagissent, en retour, tous ceux que nous jugeons ainsi.

- Essayez, je vous prie. Peut-être cela nous fournira-t-il des indices.

- Je n'ose . . ., non, je ne puis. Car, simplement et terriblement, ils ne réagissent pas. Voilà tout. Il sentent assez que nous ne sommes pas ce qu'ils sont, sans être pour autant leur contraire. Ils ne peuvent donc pas nous aimer parce que nous leur ressemblerions, ni nous détester comme on déteste son image inversée. Il arrive qu'on aime son opposé, qu'on déteste son double? Sans doute, mais pour le motif que je vous ai dit, ils ne le font pas davantage. Les Français aiment ou haïssent les Allemands, et réciproquement. Donc les Allemands existent, et les Français. Nous n'avons pas cette chance.

Le policier poussa un profond soupir, réfléchit, et décida qu'il était temps de pousser sa botte décisive:

- Ainsi vous refusez. Vous refusez successivement de définir vos vins, votre espace, votre langue, votre tempérament. Vous vous dérobez à tout coup. Je vous pose donc une dernière question, à laquelle vous ne pourrez vous soustraire. Il s'agit que vous nous parliez maintenant de vos oevres. Des oeuvres de votre lieu.

Pour la première fois depuis le début de l'interrogatoire, le prévenu sembla réellement troublé, et le policier reprit espoir.

- Qu'entendez-vous par «?uvres»? questionna l'homme avec une espèce de lente inquiétude.

Le policier retourna sa chaise, afin de pouvoir appuyer ses avant-bras sur le dossier, et son menton sur ses mains.

Puis il répéta lentement, avec politesse, ironie et fermeté:

- Vous m'avez parfaitement compris. Et votre gêne vous trahit. Car vous le savez comme moi, tout lieu du monde, quand bien même on refuse de le définir par la géographie, la langue ou les frontières politiques, se définit par ceux qui s'éveillèrent, en lui, à la conscience. Qui le vécurent de l'intérieur, le reçurent dans leur sensibilité, leur intelligence, leur âme, leurs tripes. Tout lieu se définit par ceux qui, en lui, connurent l'enfance, connurent l'amour, connurent la souffrance et la joie; et qui, non contents de vivre, ont exprimé cela même qu'ils vivaient en lui. Bref, tout lieu se définit par les oevres qu'il suscita, bon gré mal gré. C'est le moment, cher Monsieur, d'affronter cette évidence. Parlez-moi de vos oevres, des oevres de ce lieu qui est le vôtre. Dites-moi les oevres de votre lieu, je vous dirai quel est votre lieu.

L'homme prit une respiration difficile:

- Je n'ai rien à déclarer.

L'autre le menaça du doigt gentiment, tandis que ses acolytes, restés debout, clignaient de l'oeil et retroussaient leurs manches avec une lenteur expressive.

- Voyons, mon brave homme, susurra le policier, êtes-vous certain que l'obstination soit indiquée en l'espèce? Réfléchissez bien. Mais prenez garde, ma patience a des limites.

Le prévenu baissa la tête, accablé:

- Je vais dire tout ce qui est en mon pouvoir. Mais ce sera peu. Bien peu.

- Insinuez-vous que votre pays (qui n'en est pas un), votre province (qui n'en est pas une), votre lieu (qui n'est lieu de nulle part) n'a jamais suscité d'?uvre? N'a pas connu d'écrivain, de penseur, de philosophe, d'artiste?

- Ce n'est pas cela . . .

- Malheureusement pour vous, nous avons des noms, qui vous aideront peut-être à rafraîchir votre mémoire défaillante. Nierez-vous l'existence d'un certain Rousseau Jean-Jacques? D'un certain Constant Benjamin?

- Je ne les nie pas, murmura l'homme, la tête encore plus basse. Je suis même certain que vous tenez également sur vos listes, outre Ramuz Charles-Ferdinand que j'ai moi-même spontanément nommé, des suspects comme Pourtalès Guy de, Cendrars Blaise, Colomb Catherine, Roud Gustave, pour ne mentionner ici que des morts.

- Bravo, se félicita le policier. Voilà ce qui s'appelle enfin collaborer. Je tiens effectivement tous ces noms sur ma liste. A l'exception pourtant de cette Colomb Catherine. Car c'est une femme, n'est-ce-pas?

- Désormais n'omettez plus ce nom-là, Monsieur.

- Fort bien. Je note avec zèle et plaisir. Colomb Catherine. Or cette personne est de votre lieu, ou n'est-elle pas de votre lieu?

- Ah, c'est précisément là toute l'affaire. Pardonnez-moi. Colomb Catherine, comme tous les suspects d'?uvre que vous avez nommés, sont de leur lieu sans en être. Plus exactement, ils ne sont pas dans leur lieu puisqu'ils y sont. Vous me suivez?

- Non! Non, je ne vous suis pas. C'est assez louvoyé.

- Je vous assure que la violence n'y changerait rien. Est-ce ma faute si toujours, toujours, chez les auteurs dont nous parlons, le lieu s'imprime en négatif, brille par son absence, sa distance, sa transcendance? Les romans de Colomb Catherine ont en effet pour cadre son «lieu», le mien si vous préférez. Tout, pourtant, s'y déroule et s'y déploie bien loin de l'espace et du temps; c'est ici mais ce n'est pas ici. Chez Roud Gustave, les lieux sont abolis par la douleur même qu'ils suscitent. Chez Cendrars Blaise, ils sont fuis et niés; chez Pourtalès Guy de, ils sont l'amande minuscule d'où va s'épanouir, immense, l'arbre de la culture européenne. Chez Ramuz Charles-Ferdinand, ils sont retournés, labourés, ravagés par le soc du verbe; ils se reconnaissent en lui comme la femme aimée dans les portraits de Picasso cubiste. Résignez-vous, Monsieur, résignez-vous comme moi. La grandeur, la vérité de notre lieu, vérité souvent morne, souvent plate, mais parfois tragique, parfois créatrice, parfois sublime, la vérité de notre lieu consiste indéfectiblement à n'être point.

Cette péroraison fit son effet. Si bien que, dans le silence qui s'ensuivit, le prévenu parvint à prendre l'avantage:

- Si j'osais, Monsieur, moi que vous interrogez depuis longtemps sans parvenir à croire que je dis la vérité, si j'osais, pour un bref instant, inverser les rôles, je me permettrais de poser à mon tour une question.

- Allez-y, marmonna l'autre (qui devait reconsidérer sa tactique, et trouvait cette diversion bienvenue).

- Je vous aurais demandé - car nous sommes, à ce qu'il semble, dans un poste de police de la région, du pays, de la ville - bref, du lieu . . . Je vous aurais demandé respectueusement, puisqu'après tout nous devons être compatriotes, concitoyens, corésidents, habitants d'un commun lopin de la Terre: pouvez-vous, tel que vous êtes devant moi, formé, instruit, expérimenté, assermenté, proférer l'identité de ce lieu sur lequel vous m'interrogez avec tant d'insistance? Pouvez-vous en votre âme et conscience vous déclarer Suisse romand?

Le policier et ses adjoints commencèrent par échanger des regards incrédules. Puis ils éclatèrent tous d'un long rire nerveux et pénible. A la fin, l'interrogateur, essuyant ses larmes d'hilarité, se retourna vers l'homme de nulle part:

- Vous me posez la question! Vous me demandez si je peux nommer ce lieu, en mon âme et conscience! Vous pourriez me demander encore, tant que vous y êtes, si j'ai le nez au milieu de la figure! Ce que je vous réclame d'avouer, croyez-vous que je l'ignore? Ce que je vous requiers de proférer, croyez-vous que ce ne soit pas à mes yeux l'évidence? Pourquoi, mais pourquoi ne prononcez-vous pas après moi ces simples mots: la Suisse romande existe, et je suis un Suisse romand! Comme moi-même, comme nous tous. Dites-les, ces simples mots, dites-les, et vous serez libre.

- Impossible, répondit l'homme avec un sourire poli, modeste, discret, un vrai sourire de Suisse romand.


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