(Traduction allemande p. 20-23)
DE GENÈVE A FRIBOURG OU A SION, de Lausanne à Bienne ou à La Chaux-de-Fonds, la Suisse romande offre à travers ses paysages une riche diversité de spectacles naturels et d'activités humaines directement liées aux lieux. Elle passe de l'Alpe et du roc au Plateau, couvert de vergers ou de champs de labours, puis au Jura couronné de pâturages et de forêts; elle passe des coteaux de ses lacs où pousse la vigne aux vallons verdoyants de la Gruyère.
Pays du Rhône qui relie le glacier à la Méditerranée, pays du soleil dans les verres, terre à blé, hameaux des bûcherons et des gardiens de troupeaux, bourgades chargées d'Histoire où se retrouvent, les jours de marché, les campagnards qui vendent fruits, légumes, oeufs, fromages, et les citadins presque toujours, de la deuxième ou troisième génération, descendants, en droite ligne, de paysans.
Charles-Ferdinand Ramuz, par ses romans, composa le blason de ce microcosme disparate qu'il nommait «une province qui n'en est pas une» (pour marquer, à la fois, la proximité culturelle de la France et l'impossibilité d'une identification avec elle, dont Paris constitue la capitale centralisatrice). Il y retrouvait à chaque pas de spécifiques valeurs, porteuses d'universalité dans leurs élémentaires particularités: le pain, le vin, le sel, disait-il. Amoureux de chaque détail d'un monde si généreusement beau, il décrivit le soleil sur l'eau, l'ombre sur les villages au creux des hautes vallées, les printemps, les étés, les automnes glorieux, la neige des long hivers silencieux hantés par les revenants ou les figures populaires. Il chanta l'intime relation des hommes et des femmes avec le singulier génie des lieux qui nourrit à la fois la vie quotidienne, les rêves, les désirs ou les résignations des habitants: la petite Aline devant les prés fraîchement fauchés, le pêcheur, le vigneron, le fermier qui, parfois, saluent le colporteur, messager de la poésie des routes lointaines. Il rencontre Adam et Eve dans ce vaste jardin que Gustave Roud, promeneur solitaire comme Rousseau, compare à l'esquisse d'un Paradis.
Les cinéastes, dès l'époque du muet, à l'instar des peintres, puisèrent leur inspiration devant le décor montagnard pour en tirer du pittoresque folklorique, mais quelquefois un authentique lyrisme visuel: «Visages d'enfants» (1921) par exemple, tourné par Jaques Feyder en Valais. Plus tard, Max Haufler y réalise (en 1939) une transposition d'un autre livre de Ramuz: «Farinet» (avec Jean-Louis Barrault) film qui se propose de chanter un hymne libertaire face à l'organisation d'une société défendue par les propriétaires et les gendarmes: faux- monnayeur qui frappe ses pièces dans l'or pur que l'Etat et les commerçants refusent. Farinet, sauvagement jusqu'à la mort, tient tête à la magistrature et à la maréchaussée . . .
En 1985, Francis Reusser plante sa caméra devant les rochers pour narrer un récit très célèbre de Ramuz: «Derborance», ce groupe de chalets que détruit une formidable avalanche de pierres et d'où ne sort, depuis longtemps oublié, qu'un survivant: ses familiers ne le reconnaissent pas ou le prennent pour une âme échappée de l'enfer . . .
Curieusement, au cours des années, la plaine et le Jura, de même que, d'ailleurs, la ville, demeurèrent un environnement étranger aux narrations du cinéma qui, trop facilement, exploitèrent les clichés identifiant l'Helvétie aux panoramas alpestres. De ce point de vue, «La vocation d'André Carel» (1924) de Jean Choux représente une exception dans l'ensemble de l'ancien septième art national, puisqu'il s'agit d'un délicat drame sentimental, à fondement documentaire, qui se déroule parmi les bateliers du Léman, profession disparue avec l'arrivée des camions (et du béton).
Ils conduisaient leurs grandes barques (appelées: voiles latines) de Genève ou de Lausanne vers Meillerie, sur la rive française du lac d'où, péniblement, ils emportaient d'immenses blocs de molasse, tirés des carrières, lourds chargements d'un matériau précieux destiné à la construction d'immeubles bourgeois, de banques aux allures de temples grecs, autrefois d'une église ou d'une cathédrale. Jean Choux, l'auteur de ce film, joue en esthète de cette navigation, du mouvement des vagues et de la clarté changeante des ciels. Observateur attentif, il regarde l'animation à l'instant de l'arrivée au port et suit les ouvriers chargés du débarquement, du halage, dans leur existence domestique ou leurs loisirs dominicaux, dans leurs idylles.
Mais l'agreste vision que l'on porte sur la Suisse romande jusqu'à la fin des années trente et qui prolonge, en vase clos, la paix rurale du 19ème siècle, sera violemment perturbée au lendemain de la deuxième guerre mondiale. D'abord timide, l'industrie appelle à des migrations de populations. Touchés par la crise, des horlogers quittent leurs ateliers jurassiens et tentent leur chance en ouvrant de modestes entreprises mécaniques en plaine.
Dans «La mort du grand-père» (1978) Jacqueline Veuve feuillette l'album de sa famille, établie près de Payerne lorsque son aïeul quitta Sainte-Croix. Un itinéraire semblable a conduit le protagoniste de «Charles mort ou vif» (1969) qu'Alain Tanner surprend en pleine réussite sociale et transmettant ses florissantes affaires à son fils. Et par la suite, souvent Tanner s'intéressa de près à l'origine de ce personnage qu'il rendit fameux: il parcourut dans «La Salamandre» (1971) - et dans plusieurs autres films - ses étendues de solitude (qui s'apparentent à l'immobile violence du désert), bordées de sapins auprès desquels, dans leurs basses maisons isolées, les indigènes contemplatifs occupent leurs heures au bricolage, à la musique, à la promenade à cheval sur un étang gelé, sur un chemin de sous-bois, dans un espace vide et pourtant vibrant de mystère, tel que le captèrent d'admirables plasticiens, notamment celui qui les résume tous par son pseudonyme: L'Hermite.
Ami de Tanner, et l'un des principaux artisans (avec Claude Goretta) de ce «nouveau cinéma suisse» qui naquit à Genève après Mai 68, en écho fidèle à la «nouvelle vague française» de Godard, Truffaut, Chabrol, Michel Soutter fut, sans doute, le plus sensible à l'air du temps.
En musardant le long des rues ou dans les banlieues genevoises qui se perdent vers les prairies après la zone des entrepôts, celle des horticulteurs ou les parcs fleuris des villas de luxe, il fut l'analyste sans complaisance d'une «difficulté d'être» de ses concitoyens, masquée par les artifices d'une économie du confort et de la consommation.
Il se réfugiait au c?ur de fictions imaginées, avec l'humour du désespoir, qu'il centrait autour d'un garage, des cafés, auprès des broussailles le long du Rhône ou de l'Arve, dans les salons calfeutrés d'accueillantes masures entourées de végétations en désordre derrière des barrières à festons.
Quelquefois une escapade sollicitait son attention et l'appelait, comme Tanner, vers le Jura («Signé Renart» en 1985) ou plus loin: à Bâle afin d'apprécier la couleur grise du Rhin et son mystère: «L'amour des femmes» (1981). Néanmoins, les alentours de la cité de Calvin ressuscitait sa révolte de voir les conducteurs d'impressionnantes machines de chantier occupés à couper les haies, arracher les futaies, tracer des avenues, ériger, sur l'ordre des spéculateurs, des quartiers superposant, comme des cages à lapins, des appartements à la fois pimpants et sinistres - «Les arpenteurs» (1971).
En effet, la Suisse romande n'a pas échappé, dès l'ère de l'automobile, du tourisme de masse, de la télévision, à l'uniformisation catastrophique irréparable qui frappe la planète. L'urbanisation a considérablement enlaidi les sites merveilleux que chantaient Ramuz et ses confrères. A cet égard, «Les petites fugues» (1978) d'Yves Yersin exhalent avec talent un parfum de nostalgie. Pipe, valet de ferme depuis son adolescence, ne caressait aucune illusion face à son propre avenir: payé d'un maigre salaire, mais cordialement accueilli pour chaque repas à la table de ses maîtres, il pense que sa vieillesse ne se distinguera pas de sa jeunesse: entièrement laborieuse et ponctuée de rares plaisirs simples.
Or, brusquement, il apprend qu'il va toucher la mensuelle somme de sa retraite, surprise inattendue qui l'engage à s'acheter un vélo-moteur. L'Italien qui travaille en sa compagnie l'initie au maniement du véhicule et voici qu'il a la possibilité de partir, de franchir les frontières de la commune, d'assister à une course de moto-cross, d'élargir son domaine qui, jusqu'alors se limitait aux abords immédiats de l'étable.
Mais vite, il comprend que cette soudaine autonomie, hélas, ne s'accompagne pas d'une conquête intérieure: il éprouve l'impression, au contraire, de se disperser. Le moderne moyen de communication qu'il accueillit avec l'espoir de pouvoir mieux comprendre les autres et lui-même se révèle n'être qu'un leurre.
La leçon qu'il donne ainsi devrait, par conséquent, s'adresser à tous les Romands. D'ailleurs, de plus en plus nombreux se comptent ceux qui ne la contestent pas: ils savent que la réalité sensuelle et spirituelle de ces régions qu'une langue ensemence risque de se perdre en reniant de ses traditions locales au bénéfice des chimères du «Progrès».