NZZ Folio 08/93 - Thema: Romandie   Inhaltsverzeichnis

Les cinq points cardinaux -- Portraits romands

Claude Darbellay

(Traduction allemande p. 14-18)

Le chauffeur de car postal

MARC VOUILLAMOZ vient de Saillon, bourg médiéval réputé pour posséder la plus petite vigne du monde, trois ceps en triangle dont on parvient cependant à tirer «des centaines de bouteilles». C'est aussi là que vécut Farinet, le fameux faux-monnayeur, abattu dans les gorges en 1880 par le gendarme Dupertuis.

Marc s'installe à Martigny en 1963, «un lieu de passage. Même Napoléon l'a traversé». Aujourd'hui, la ville ressent la crise. Les gens ont peur. Personne n'est à l'abri. Dans un supermarché des employés qui travaillaient au mois se sont vu proposer un salaire à l'heure ou la porte. Même les fonctionnaires sont menacés. Lui ne l'a pas toujours été. Fonctionnaire. Il a commencé comme chauffeur de taxi, puis conducteur de trains routiers. En Europe. L'étranger il aime bien, «surtout la France pour la langue et la cuisine». Il se «débrouille» en italien. L'allemand non. Quelques mots d'anglais, par le métier, les touristes. Il a fait un tour d'Europe de 28 jours avec des Américains, un orchestre de jeunes, six véhicules, 250  personnes. «C'était fabuleux.» Il a aussi conduit des Australiens en Suisse. «Ils avaient peur des virages et que les montagnes leur tombent dessus.» Maintenant, dans le car postal, il transporte toujours les mêmes passagers. Des écoliers et ceux qui n'ont pas de voiture, comme partout ailleurs en Suisse. Ils prennent un abonnement 12  courses pour le prix de dix. C'est assez monotone. Il n'a jamais eu de pépin. Deux millions de kilomètres, aucun blessé.

Marc Vouillamoz est grand-père. Il a été marié deux fois. Divorcé. Il est seul maintenant, mais il a beaucoup d'occupations. Une passion pour la musique qu'il tient de son père et de son grand-père. Les fanfares. Il joue de l'euphonium. L'hiver, il a des répétitions presque tous les soirs. Ce matin, il a joué avec l'Harmonie de Martigny. A l'enterrement d'un ami. Il jouait dans la fanfare, juste à côté de lui. Sergent-major à l'armée, une grenade a éclaté dans son dos lors d'un exercice. «La fatalité. Le discours du major fut très beau et lorsque l'Harmonie a interprété un passage de l'Arlésienne de Bizet, toute l'église pleurait.» Aux enterrements on joue aussi «Adieu mon camarade» qui a beaucoup de succès et La Marche funèbre de Chopin mais c'est plus difficile, «tous n'arrivent pas à la jouer».

En dehors de la fanfare il construit des maquettes en bois. Il a réalisé le Victory de l'amiral Nelson, deux mille heures en quatre ans, une heure et demie par jour. Il l'a placée sous verre à l'entrée du chalet où il vit, à Ravoire, un village surplombant Martigny. Il aime beaucoup le paysage, le profil des montagnes. Ici, c'est très tranquille. «La nuit, dit-il, j'écoute le silence.»

A 52 ans il s'est remis à la moto, une Honda de 270 kilos. L'année prochaine il ira aux États-Unis avec six copains. Ils visiteront le pays en Harley-Davidson. S'il était encore marié, ce sont des choses qu'il ne pourrait peut-être pas faire.

Il a toujours une bouteille au frais pour les amis. Ce qu'il apprécie particulièrement de la région, c'est le climat de solidarité et d'entraide qui y règne. Et chacun connaît tout le monde.

Les sans-domicile-fixe

AU-DESSOUS, l'Hôtel de Police et l'École de Couture de la ville de Lausanne. D'un côté le garage du Calvaire et le Café des Amis, de l'autre un squat, un bar, un parc. Au-dessus, un bar et l'usine d'incinération des ordures. Au centre, «La Résidence» de l'Armée du Salut où l'on peut se restaurer, y loger si l'autorité vous y place. Devant l'entrée, une plaque avertit que les chiens sont interdits et des hommes attendent que le repas soit servi.

Ils parlent. «Après, vous me donnerez bien trois francs pour une bière.» «A moi aussi.» Clément travaillait au cimetière, puis il fut mis à la retraite, on lui a retiré son appartement, «peut-être pour le donner à un étranger», tous ses meubles furent placés dans une garderie et lui ici. Georges Vaucher, il épelle son nom, était déménageur, ennuis de santé, il a travaillé dans des restaurants comme aide de cuisine, on a dû lui amputer les doigts d'un pied, de la peine à marcher, l'A.I., il a divorcé, «marié une fois c'est plus qu'assez», a atterri ici. «Avec cinq francs par jour on fait ce qu'on peut.» Pas de mensonges, «il faut dire ce qu'on est, c'est tout.»

Un ex-jardinier-fleuriste est pensionnaire depuis deux ans. «Ça coûte 1500 francs la chambre nourriture comprise.» Il a 64 ans, ne touchera l'A.V.S. qu'à 65. Son travail ce sont les jeunes et les bougnouls qui l'ont pris. «Enfin, les bougnols. Il y a de tout. Africains, portugais.» Les autres rient. Il est con, dit l'un. Il a bu comme d'habitude, dit l'autre. Un trou-du-cul dit un troisième.

Un sentiment d'injustice d'être ici? «Pas du tout. La Suisse, c'est bien, un pays tranquille. Je l'aime, j'y suis né. Moi je viens d'Yverdon. Nous étions une famille unie. Huit garçons, quatre filles. Mon frère Roger était boxeur. Il a fait les championnats suisses. Dommage qu'il soit mort si jeune. La Suisse c'est mon pays. L'étranger ça ne m'a jamais intéressé. Je n'y suis jamais allé.» S'il pouvait partir en vacances? Sans hésiter les îles Hawaii. A cause de la musique. Et d'une fille qu'il a rencontrée. Oh, rien, elle lui parlait de son pays.

A la réception, l'assistant social commente. «Ici, c'est le fonds du panier. Plus bas, c'est le caniveau.» La police veille. Fait respecter la loi. Il est interdit de boire sur la voie publique, de tituber en état d'ivresse, de pisser contre un buisson, de dormir sur un banc. Chaque infraction est punie d'une amende de 100 francs. Celui qui ne paye pas passe au tribunal, récolte trois jours de prison. «En Suisse il y a plus de policiers que de citoyens», dit-il. Près d'ici, dans le squat, la municipalité a mis l'électricité. Elle préfère que la pauvreté reste cachée, en dehors des circuits touristiques. Récemment, on y a commis un meurtre. Un qui devait trente francs à un autre. Ils l'ont gardé quelques jours à la cuisine avant d'aller le débarrasser. Il sentait trop mauvais.

Pendant ses loisirs, l'assistant social écrit des romans populaires. Édités à Genève. Son nouveau a pour titre «L'ange du sous-sol», le précédent était «Le magicien» . . .

La paysanne

LA FERME date de 1720. Sauvée de l'incendie du rural dix ans auparavant par le mur mitoyen. Nous sommes à 900 mètres, dans le canton de Fribourg, «presque la montagne», nous dit Marie-Joseph Brodard, «mais maintenant, avec l'autoroute, aller à Lausanne ou Genève n'est plus le bout du monde». Avant, quand elle était enfant, on allait à pied, à cheval, ou en tracteur.

Marie-Joseph est née dans la ferme. Elle devait s'appeler Jean-Joseph. Ses parents attendaient un garçon. Encore aujourd'hui, il arrive d'entendre «le pauvre, il n'a que des filles». C'est pourquoi, elle s'engage pour l'amélioration de la condition féminine, préside l'Association des Paysannes Fribourgeoises. Lentement, les choses changent. Dans les exploitations, mari et femme travaillent ensemble, la paysanne est considérée comme une collaboratrice, «elle peut discuter plus qu'avant avec le mari et les enfants. Même si la femme propose et l'homme dispose». Elle rit.

Les fermes sont assez isolées, on ne voit pas beaucoup de monde. Alors les femmes se retrouvent, parlent. Il faut vaincre les résistances. «Certaines femmes ont un peu peur, mais elles ne craignent plus de déplaire, elles osent dire. Et puis, nous avons eu le droit de vote tard.» Elle était déjà mariée. Aujourd'hui les paysannes suivent des cours de formation continue, invitent des conférenciers. Qu'en pensent les hommes? La plupart laisse faire. Ils ne sont pas contre mais ils se demandent si c'est bien utile. D'autres encouragent. «Certains pensent, ouais, ce que font les femmes c'est bien mais ça reste les femmes.» Chaque année, l'association organise, pour les dames, trois jours de repos. En Valais, à Saillon, aux bains, à la station thermale. «Ça a beaucoup de succès. Elles ont envie de se changer les idées, rire. Se livrent aux confidences.»

Le mari est au chalet, à l'alpage avec son fils et deux saisonniers portugais. «Les Suisses ne veulent pas. Le travail est trop intensif.» Avant la mécanisation de la traite, son mari passait sept heures par jour sur le tabouret à traire.

Maintenant qu'ils ne représentent plus que le 5% de la population, ils sont devenus l'exception. Se sentent injustement critiqués. On leur reproche d'être trop chers alors que tout ce qu'ils veulent c'est vivre «honnêtement», c'est-à-dire «normalement». S'ils produisent moins cher, cela ne se répercute pas sur les prix au consommateur. Ce sont les intermédiaires qui se mettent la différence dans la poche. Et puis, la paysannerie est lourdement endettée, il faut payer ses impôts, ses assurances. On leur dit «Vous vivez avec rien, vos enfants ne vous coûtent rien, vous avez tout, vous prenez dans le congélateur». Beaucoup d'agriculteurs n'ont plus les moyens de rester ici. Ils vendent et ils partent, au Canada par exemple où elle est allée pour ses dix ans de mariage.

Les loisirs? Son mari jouait dans la fanfare, du bugle. Après 28 ans d'activité, fatigué, il a arrêté. Le fils joue de la trompette et les deux filles jouent du piano. Elle aime bien lire, «de tout, ce qui ouvre, permet d'imaginer». Les vacances? Parfois une semaine l'hiver en Valais, sinon peu à l'étranger. Pas le temps.

Sur une étagère, des poupées russes, cadeau de sa soeur qui les a ramenées de là-bas. Les cuillères à café viennent du Brésil, rapportées par un oncle.

La sage-femme

GENÈVE, quartier des grottes, en pleine restructuration immobilière, marteaux piqueurs, concasseurs, camions. Elle habite une vieille maison rénovée dans une rue qui n'a plus de nom, la plaque n'a pas encore été remise. Liliane Maury Pasquier, «sans trait d'union», précise-t-elle, «Maury est mon nom de jeune fille», s'est battue pour ce nom et lorsque le nouveau droit matrimonial le lui a permis, elle l'a reprit. Elle fait de la politique. Candidate au Grand Conseil sur la liste du parti socialiste. Elle appelle les membres du parti ses «collègues», ne se fait pas à l'idée de les appeler «camarades». Elle ne vient pas de «cette tendance-là».

Son mari s'est engagé dans l'Église. Il est membre de la commission Tiers-monde de l'Église catholique de la ville. Elle aussi est catholique. Ce qui ne l'empêche pas d'être «critique vis-à-vis de certaines prises de position du Pape. Le pouvoir éloigne. Le Pape n'a aucune idée de ce que les gens vivent».

Sage-femme, elle travaille à domicile et à la maternité de l'hôpital. C'est très différent. A l'hôpital de Genève il y a 2800 naissances par an. Quatre jours d'hospitalisation par naissance. A domicile, il y a un suivi de dix jours, totalement remboursé par l'assurance, une préparation, on se sent plus proche des gens, «on est dans leur histoire.» Qui choisit d'accoucher à domicile? Surtout les milieux infirmier, les enseignants. Et les clandestines par peur de se faire prendre? Non, on les décourage. Tente de les rassurer. Il n'y a pas de lien entre la maternité et la police.

Elle a décidé de pratiquer ce métier à la naissance de son premier enfant. Avant, elle croyait que cette profession avait disparu. Elle n'a jamais accouché à la maison. Son mari n'avait pas envie. Peur des complications aussi. Le téléphone sonne. «Cela tombe bien, j'allais t'appeler. Tu as toujours mal malgré l'ostéo? Tu as refait du quatre pattes? Ça ne te soulage pas? Non, puisque tu n'as pas de malformation, c'est lié à la position du bébé, c'est tout. Tu verras, ça va bien se passer.»

La sage-femme n'est pas une infirmière. Elle s'occupe de la vie et de la santé, non de la maladie. La naissance est vraiment «un moment très fort. On ne peut le comparer à aucun autre. Il y a quelque chose de miraculeux, un émerveillement. Lorsque tout se passe bien, évidemment. Sinon, c'est pour ça que nous sommes là». Un bel accouchement? «Eh bien le dernier. Une amie. En ambulatoire. Peu avant minuit elle a des contractions, elle prend un bain, va à l'hôpital avec son mari, y arrive à 2 heures, à 2 heures 7 naît l'enfant, un garçon, tout rose, il avait à peine la tête dehors qu'il criait déjà. A 6 heures elle était à nouveau à la maison. Un accouchement idéal.»

Métier avec horaires irréguliers, famille, politique, lui reste-t-il du temps? «Oui, il reste toujours une place pour les amis et la culture entre guillemets.» Pourquoi entre guillemets? Ça fait souvent prétentieux de parler de culture.

De son pays, la Suisse, elle aime la nature, les Alpes et le fait que des gens si différents ont réussi à vivre ensemble.

La familia

HIER MATIN, samedi, José-Antonio, le fils aîné, a prêté serment, à Berne, au Consulat général d'Espagne. Le Consul a lu une liste de noms, il fallait répondre «presente», après il a fait un petit discours, «vous êtes maintenant soldats, vous devrez verser jusqu'à la dernière goutte de votre sang pour la patrie», ensuite ils ont embrassé le drapeau. Pas d'hymne national. «C'était un peu court. Du vite fait.» Toute la famille y assistait. Après, ils sont allés manger au restaurant.

Les parents sont venus à La Chaux-de-Fonds en 1973. D'abord, le père a travaillé dans la construction, mais ça ne lui plaisait pas, il est allé en fabrique. Il y est depuis vingt ans, il fait des câbles. La mère a commencé à travailler il y a cinq ans, dans une école, travaux de nettoyage, l'après-midi de quatre à sept. Avant, elle s'occupait de ses enfants, deux garçons, deux filles, elle en aurait voulu cinq, former une «grande famille unie». Chez elle, près de Séville, ils étaient neuf. Maintenant «elle a perdu l'habitude de l'Espagne», se sent intégrée. Elle a plus d'amies suisses qu'espagnoles. D'ailleurs, il lui arrive de se faire une fondue seulement pour elle.

La petite fille, Erica, était handicapée. Nécessitant une attention permanente, elle donnait le temps de la famille. Puis, récemment, «elle a décidé d'arrêter de vivre». Asunciòn, sa s?ur, dormait dans la même chambre. «Quand ceux de l'A.I. sont venus chercher le lit, ça a fait un vide. Avec elle pas besoin de parler. Elle sentait tout.»

En famille on parle espagnol. Les enfant entre eux parlent moitié moitié. Ils ne se sentent ni suisses, ni espagnols ou tous les deux. Pour Asunciòn, l'Espagne c'est d'abord «le sens de la famille. La mère de ma mère n'ira jamais dans un home». La mère, c'est le coeur de la famille. Le père est rude, orgueilleux, construit un mur protecteur autour des siens. Il ne laisse pas sa fille sortir. A part le vendredi soir où elle danse le flamenco au centre espagnol (le frère préfère les corridas à la musique), et le samedi soir, avec ses copines. Pas de copains. C'est interdit. La mère pense «qu'il faut faire des progrès», le père répond que le progrès ne l'intéresse pas. Il ne veut que le bien de la famille.

Et que pensent-ils de la Suisse? Les gens sont très chaleureux derrière une apparente distance, sympathiques, dit le frère. Compréhensifs, dit la mère. «Ils sont aussi très chacun pour soi», dit la soeur, «c'est peut-être une façon de se protéger.» Ce qu'elle aime c'est la diversité des cultures. Elle étudie à l'École de commerce des montagnes neuchâteloises, «en compagnie d'italiens, de français, de turcs, de yougoslaves». Fin septembre, elle aura 18 ans. Il existe le droit de vote pour les étrangers en matière communale, elle ira voter? «Bien sûr.» Le frère lui n'y va que lorsqu'il y a un objet d'importance «qui remue les choses». La mère et le père votent systématiquement.

Pensent-ils retourner un jour en Espagne? «Non. Qu'est-ce que nous irions faire là-bas?»


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