(Traduction allemande p. 68-72)
La Russille, le 28 avril 1993
Cher Bernard Comment
Pas très loin d'ici, deux heures à pied peut-être, trois en flânant, se trouve un lieu joliment appelé Le Milieu du monde; au bout d'une plaine autrefois marécageuse, assainie au début du siècle mais que des drains bouchés, le poids des tracteurs et l'inévitable usure de toute création humaine transforment au printemps et à l'automne en un paysage inondé de rizière orientale, source de plaisir pour nos yeux et de rage pour les paysans qui voient leurs semis pourrir et leurs betteraves échapper aux machines embourbées. Le Milieu du monde: c'est que deux cours d'eau, distants de quelques mètres par la grâce d'affouillements millénaires, s'y séparent, l'un prenant le chemin du nord et des digues hollandaises, l'autre celui du sud et des deltas marseillais. Si bien qu'on peut imaginer telle goutte de pluie, scindée par un brin de violette, partager ses faveurs entre la mer du Nord et la Méditerranée. Encore faut-il, par les temps qui courent, prendre celui de penser un tel événement.
C'est pourtant à quoi invite tel autre lieu, celui que j'habite. A juste titre on pourrait le nommer Le Bout du monde: la route qui conduit à notre hameau se perd ensuite en chemins vicinaux - bétonnés ou bitumés, nota bene - qui grimpent à l'assaut des pentes du Jura pour se perdre dans des bois odorants.
Or quand je songe à vous, au Pont Neuf et à la Madeleine, aux marées de piétons et aux fleuves de voitures, au «Lapin agile» et à l'Opéra Bastille, à la Goutte d'Or et au Faubourg Saint-Honoré, des effluves de Jura se superposent à ces images: les premiers échos que j'ai eus de votre activité, dans mon souvenir, provenaient du Jura en effet, de ce canton tout neuf dans un paysage si vieux, de Porrentruy en un mot.
N'est-ce pas là que vous avez découvert le monde, conquis un esprit leste, mais aussi ce regard lent que vous savez poser sur les choses, sur les gens?
Puis vous fûtes à Rome: les voyages, bien sûr, qu'exige la jeunesse . . .
Mais maintenant, Paris.
Ça vous aide? En quoi?
Curieux de vous lire, je vous adresse, cher Bernard Comment, un salut fraternel et une pensée sauvage.
Gilbert Musy
Paris, entre le 8 et le 11 mai 1993
Cher Gilbert Musy
Le paradoxe veut qu'au moment où vous évoquiez Le Milieu du monde votre fax, lui, ne «sortait» pas, il ne parvenait pas à joindre le mien, tout ouïe pourtant dans mon minuscule bureau sous les toits de Paris. Faut-il y voir un emblème, sinon un symptôme?
Si j'ai bien compris, nous aurions à parler de la Suisse romande, mais je dois vous dire que cette entité m'échappe, je ne vois pas très bien ce qu'elle recouvre, je vois surtout ce qu'elle suppose comme narcissisme de la petite différence, et doublement: par rapport aux autres parties de la Suisse, et par rapport au voisin français. Pour ma part, j'ai toujours pensé qu'il y avait plus d'écart entre Genève et Lausanne qu'entre Genève et Bâle: certaines affinités se marquent, on ne sait pourquoi, et tracent comme des sourires de sympathie qui sont aussi des clins d'?il ironiques quant aux prétendues certitudes de la cartographie. L'espace de l'âme est flou, contradictoire, mobile, réversible, c'est un accordéon qui défait et refait les géométries.
A vrai dire, la Suisse romande en tant que telle ne m'intéresse absolument pas. Et s'il y a quelque chose qui m'interroge et sans doute me concerne dans «mon pays d'origine», c'est la coexistence de plusieurs cultures, quatre, c'est tout de même beaucoup, et de plusieurs langues, oui, c'est cet espace profondément contradictoire et multiple dont je peux avoir l'idée d'être issu - selon une appartenance dès lors bien fragile et bien vague.
Mais ici, il faut préciser. Il y a deux Suisses, celle frileuse, autarcique, égoïste, rude et abrupte, qui institue l'ignorance de l'autre en principe de suffisance; et celle qui se veut caisse de résonance, lieu de passages, d'échanges, de traduction (au sens large de cette activité qui vous concerne de près).
Dès l'enfance, j'ai éprouvé un violent sentiment d'angoisse par rapport à la montagne, l'impression d'étouffer. Au contraire, bonheur dans la lente respiration des plaines, dans ces ailleurs offerts à perte de vue. J'ai toujours vécu à la lisière de la Suisse, avant de la quitter. D'abord l'Ajoie, une plaine magnifique, et Porrentruy que j'admire pour sa beauté, son esprit. Puis, Genève, petite excroissance au bout du lac. Pendant vingt-six ans à la frontière de la France . . . De quoi vous donner quelques doutes sur la pertinence des démarcations, de quoi vous faire davantage homme du passage que de l'établissement. Alors, il y a eu l'Italie, Florence, et maintenant Paris. Autant de lieux où je me sens à la fois chez moi et étranger. Sans doute ai-je une petite préférence pour les situations ambiguës, les dédoublements, les vacillements.
Pour en revenir à votre lettre, ce n'est pas à Porrentruy que j'ai découvert le monde, c'est dans certaines impressions, l'air, des lumières, des opacités, des bruits, des odeurs, des peurs, des sensations, et la peau d'une fille, et sa silhouette dans l'interdit, la première jouissance, c'était en été, premières lueurs de l'aube, elle s'était échappée de chez ses parents, soustraite au contrôle, il y avait cette fraîcheur, et la crainte, et le souffle, et la peau ouverte au moindre frémissement, c'est un moment flou, qu'on n'oublie pas, qui travaille, mais qui aurait pu avoir lieu ailleurs: la découverte du monde c'est les expériences à un certain point et un certain moment de votre géométrie personnelle, des expériences qui tiennent au lieu mais ne s'y réduisent pas.
Tout est là: faire les lieux - pour soi ou avec les autres - et non simplement se laisser faire par eux. En ce sens, j'ai le sentiment de n'appartenir à aucun lieu. Je ne crois pas aux racines, et je pense qu'une vie, c'est avant tout l'effort constant de se soustraire aux déterminations qu'on prétend nous imposer. Non, je ne crois pas aux racines. Plutôt aux surgeons, aux greffes successives. Mais cela ne m'empêche nullement d'aimer profondément Porrentruy, pour mes parents, pour des raisons familiales, pour des amitiés. Je vis toujours intensément les lieux, et après, il me faut un certain temps pour les digérer. Lorsque je les quitte, j'entretiens avec eux un rapport difficile, une sorte de dénégation pendant quelque temps. Comme si j'éprouvais le besoin de troubler la vue, de brouiller les traces, de reléguer un pan de ma vie dans une parenthèse et de bien la fermer. Plus tard, la décantation a opéré, je retrouve un lien de tendresse, d'émotion, une forme de nostalgie aussi. Et c'est pour cette chimie un peu mystérieuse que j'aime le dépaysement, que je crois à ses vertus.
Récemment, je passais quelques jours à Genève, où je n'étais pas retourné depuis longtemps. Je cherchais la maison d'amis, dans la campagne près de Meyrin, j'étais heureux de les retrouver après trop d'années, inquiet en même temps, c'était une belle matinée de printemps, j'ai eu tout à coup l'âme aérienne, et ce n'était pas dû à l'aéroport voisin, non, tout autre chose, un passé qui avait senti la porte s'entrouvrir et qui me gagnait, en douceur. A quoi d'autre appartenir qu'à son propre passé? Cela déjoue les géographies et les territoires, la farce des identités et des frontières.
Voilà, tout ça est un peu glissant, vous me questionniez sur Paris, mais pour le moment j'y habite, je n'arrive pas à en dire grand'chose. Dans une prochaine lettre, peut-être . . . Bien amicalement à vous.
Bernard Comment
La Russille, le 26 mai 1993
Cher Bernard Comment
D'où vient cette légère irritation à la lecture de votre préambule? C'est sans doute le symptôme, comme vous dites, du «narcissisme de la petite différence» qui me ronge. En effet je ne parvenais pas à vous joindre mais, chose curieuse, dans la même heure, aucun des correspondants parisiens, viennois ou madrilènes que j'appelais à titre de test - coucou, soyez salué, ceci n'est qu'un essai technique - ne résistait à mes tentatives de communication par fax! Signe des temps et du café du commerce réunis: ça marche toujours, sauf quand on en a besoin.
Mais il y a mieux: selon le technicien (alémanique) du fabricant (suisse - mais en réalité les entrailles de la bête seraient intégralement japonaises m'avait assuré le vendeur comme pour me rassurer sur la haute technicité de l'objet) qui a noté mes doléances au sujet de l'appareil, la cause de ce dysfonctionnement serait à chercher dans «le caractère <exotique> de la station partenaire». Toujours selon ce technicien perplexe au bout de sa «hot line» il n'y aurait pas de remède: les allogènes n'ont qu'à s'adapter, nous sommes conformes aux normes.
Et la Suisse romande, dans tout ça? Ben Vautier l'a clamé sur les parois du pavillon suisse de l'Exposition de Séville, et ses aficionados le répètent sur leurs T-shirts: La Suisse n'existe pas. Or si le tout fait défaut, comment le fragment existerait-il, n'est-ce pas? Voilà en tous cas une question qu'un Français n'a pas à se poser. La France existe. L'Allemagne, c'est déjà moins sûr, l'Italie aussi. La Yougoslavie, aux dernières nouvelles, n'existe vraiment plus. Du coup, les inspirés augures vous expliquent qu'elle n'a jamais existé. De quoi attraper des sueurs froides quand on est né Suisse, ou Ukrainien ou Basque ou Vénitien ou Bavarois ou . . . n'importe quoi au fond, sauf sans doute Français. Encore que si on a la malchance de naître Français de la variété corse . . . Mais je présume que la Corse ou le Cotentin ont à vos yeux aussi peu de réalité que la Suisse romande.
Pour ma part, je suis de ces pâtes molles que leur boîte contribue à façonner. Et pas seulement géographiquement ou géométriquement. Vous n'ignorez pas que ce fromage, aussi vieux que l'élevage dans nos régions, dont on a failli interdire définitivement la production parce qu'il avait été contaminé de salmonelles durant une saison, et qui porte le doux nom de vacherin, doit lui aussi une partie de sa saveur à la sangle d'écorce dont on garnit la boîte de sapin où il mûrira. De même, moi qui suis né dans les vastes forêts germaniques d'où je fus très tôt transplanté dans les villes, j'ai pris, au cours des vingt dernières années, le goût des collines qui m'entourent. Loin de moi l'idée de leur trouver une quelconque qualité particulière, ce sont des collines, c'est tout. A Rome il y en a d'autres. Et celles de Jérusalem ne sont pas négligeables non plus. Celles d'ici m'ont apprivoisé. Collines, femmes ou timbres-poste, au commencement, c'est toujours un peu le hasard; mais après, on est responsable. C'est du moins l'idée inculquée aux petit princes, s'agissant des roses ou des renards. Et qu'est-ce qui nous différencierait d'eux? Notre statut de Suisse, de Romand?
Il m'est aussi arrivé de dire que la Romandie n'existait pas. Que les hommes sont le produit de leur langue, de leur culture, et rien d'autre. Ce n'est pas tout à fait faux. Mais . . . Si l'humanité existe, et si Jean existe, en dehors de la photo de classe - où on le distingue à peine, au septième rang, quelque part entre Eve et Ingmar Bergman - et de sa photo d'identité, toutes les autres vues, à trois, soixante, neuf mille, cinq milliards de sujets disent aussi quelque chose sur son compte. La Suisse romande existe bel et bien, puisque quelqu'un, une fois au moins, a pris le cliché.
Ce qui n'implique nullement qu'il soit important ou urgent ou même simplement nécessaire de chercher à cerner avec précision quelle serait sa vertu spécifique, peut-être vaut-il même mieux s'en abstenir. En revenant de voyage, je ne me demande pas si ma compagne est la plus rousse, la plus grande, la plus subtile ou la mieux vêtue de toutes les femmes que j'ai pu croiser dans le monde. Je suis ravi de la revoir, c'est tout. Et enchanté qu'elle ait l'air contente aussi. Et c'est pareil pour notre village, le Jura, la Romandie, peut-être même la Suisse. Et je crois que si je voyageais dans l'espace, en revenant de Jupiter, j'aurais un pincement au c?ur en remettant les pieds sur notre bonne vieille Terre avec ses guerres et ses accalmies, ses belles villes et ses vastes campagnes. Bien amicalement à vous,
Gilbert Musy
Paris, le 1er juin 1993
Cher Gilbert Musy
Quand je vous disais que la Suisse romande ne m'intéressait pas, ce n'était pas une provocation facile, mais un sentiment, personnel par définition, que ce qui m'attire dans la Suisse (et qui peut m'avoir influencé pendant les vingt-cinq ans que j'y ai passés), c'est le mélange de langues, de cultures.
A Genève, en fréquentant la faculté des lettres (qui était encore un lieu très prestigieux, sachant se protéger des systèmes et des dogmes tout en prêtant l'oreille aux courants les plus divers), j'ai eu l'impression de me trouver à un carrefour, dans un lieu d'échange entre des traditions française, allemande, anglaise, italienne. A l'époque, Paris était une place encore très repliée sur elle-même, avec ses chapelles, peu encline à s'ouvrir sur le monde, et très en retard sur les traductions. Ce rôle, il ne m'a jamais paru étonnant que la Suisse le jouât. Parce que dire à quelqu'un: «je suis Suisse» signifie, comme caractéristique fondamentale: je viens d'un pays où sont parlées quatre langues officielles (j'écarte ici la question des dialectes).
Mais sorti de cet intérêt pour le croisement et la cohabitation, je retombe, à vrai dire, dans les lieux singuliers. Je veux dire par là que j'aime Genève (ou ce que les promoteurs en ont laissé, ces voleurs d'âme), que j'aime Porrentruy, ou les lacs, las plateaux, les plaines, mais que tout cela n'a jamais représenté pour moi, et à aucun moment, la «Suisse romande». Tant pis si ça vous irrite.
Il me faut vous expliquer une particularité de l'Ajoie: elle est séparée du reste de la Suisse par la chaîne des Rangiers, alors qu'elle se prolonge tout naturellement vers la Franche-Comté voisine. Cette topographie n'est pas indifférente, qui a défini très vite, pour l'enfant que j'étais, un pôle d'attirance, et le sentiment d'une appartenance double (je suis aussi Français par ma mère). Et c'est, dans une moindre mesure peut-être, la même ambiguïté que j'ai trouvée à Genève, ville à la fois très suisse et déjà française.
Je me souviens que pendant longtemps, Bâle, Genève et le Jura votaient de façon assez semblable, prenant souvent le contre-pied de l'opinion majoritaire suisse. On pourrait donc suggérer d'autres lignes de partage: celle, par exemple, entre les régions périphériques (le voisinage compte alors beaucoup: l'Autriche n'est pas la France . . .) et les régions du centre. Pour ma part, j'aime les confins, dans l'indécision qu'ils maintiennent, dans le trouble identitaire qu'ils induisent.
Vous risquez, dans votre lettre, la métaphore du vacherin. Je dois vous avouer que je rêve à d'autres destins que la mollesse, la conformation et la soumission. A chacun son désir. Mais j'aime le vacherin. N'est-il d'ailleurs pas fabriqué aussi bien en France qu'en Suisse? - Alors, la Suisse romande, quand même. Et si elle souffrait d'un double ressentiment? A l'égard de la majorité suisse allemande, et à l'égard de la France? C'est un peu ce que j'appelais le «narcissisme de la petite différence», un concept emprunté à Freud et qui m'a toujours semblé très opératoire. Toute généralisation est abusive, mais c'est une idée que je lance, sans y souscrire forcément. On pourrait la préciser: et si le Suisse romand éprouvait de l'auto-satisfaction en tant que Suisse, et du ressentiment en tant que Romand? A vrai dire, j'aurais aimé que vous m'en disiez davantage sur ce qui vous a attiré dans la région où vous avez élu domicile, comment vous la percevez, ce que vous y ressentez, vos goûts et dégoûts. Jusqu'à présent, vos lettres m'ont semblé fuyantes, vous semblez vous y protéger derrière des images.
Si j'ai quitté Genève pour Florence, c'est par amour, pour y retrouver la femme de ma vie. Y a-t-il plus belle raison? Quant à Paris, c'est plus compliqué, notamment à cause des doubles racines, mais cela me ferait sortir du thème de notre échange. Disons simplement que je ressens fortement l'attrait de la grande ville, pour le mélange, la désinvolture et les possibilités qu'elle autorise: je m'y sens à la fois perdu dans la foule et complètement individu. Je voudrais toutefois préciser que je n'ai jamais eu le sentiment de fuir la Suisse. On m'a parfois fait observer que j'avais commencé à écrire après avoir quitté mon pays. Objectivement, c'est (presque) vrai. Mais je n'en tire aucune conclusion. Et je pense qu'il serait très réducteur de vouloir en tirer.
Reste le problème du lieu comme détermination de soi, comme façonnage. Que voulez-vous que j'y fasse si je me sens de passage, toujours un peu étranger au lieu où je réside, en même temps que travaillé par lui? Je relisais dernièrement l'étrange aventure de Jack Kerouac dans «Satori à Paris», lorsqu'il se prend à l'idée de retrouver ses lointaines racines bretonnes, et que ça dérape, que ça file, que ça fuit:
«Je veux leur expliquer que nous ne tenons pas tous à devenir des fourmis qui, par leur labeur, contribuent à la prospérité du corps social, mais des individualistes, chacun d'entre nous comptant un par un; mais non, essayez de dire cela à la cohue des arrivants et des partants qui entrent et sortent à pas précipités, dans la nuit d'un monde bourdonnant, pendant que la terre tourne sur son axe.»
Bien cordialement à vous Bernard Comment
PS. Mon fax n'a rien d'exotique: il est de fabrication européenne, et je l'ai acheté en Suisse . . .
La Russille, le 3 juin 1993
Cher Bernard Comment
Décidément, nous étions faits pour ne pas nous rencontrer!
Vous êtes Français par votre mère? Je suis Allemand par la mienne. Vous fîtes vos études à Genève à l'époque où il s'y passait quelque chose? En avril 1968, j'entamais ma première année d'enseignement dans le collège le plus paumé du canton pendant qu'à Paris les étudiants s'apprêtaient à danser le monôme le plus croquignol qu'ils aient mis en scène au cours de ce siècle.
Et vous voici justement à Paris quand enfin elle se déplie, s'ouvre au monde, voit tomber les murs de ses chapelles. J'ai certes, quant à moi, passé tout l'été 89 à Berlin, mais il fallut évidemment que je fusse parti le 31 octobre pour que quatre jours plus tard le Mur tombât! Je n'ai manifestement aucun rendez-vous avec l'histoire. J'essaie de m'en accomoder.
Vous me demandez ce qui m'attire ici. Je crois l'avoir déjà donné à entendre: Rien!
Cette région où je vis n'a rien pour plaire. Pas de lac. Pas de véritables montagnes (le Jura, au regard de ce que sait offrir la Suisse, serait plutôt une plaisanterie). Le climat est trop rude pour la vigne, pas assez pour le ski. Du reste, personne ne s'y trompe: personne ne vient, par choix personnel, s'établir dans ce coin perdu.
Il n'y a pas un habitant du village qui ne soit lié par un lien de parenté plus ou moins étroit à un ou plusieurs autres. Et même moi, le déraciné absolu, je vis avec ma compagne dans une maison qu'elle a héritée de son papa qui la tenait du sien et ainsi de suite: le fil se perd dans la nuit des archives communales.
Il convient toutefois d'ajouter que je vis aussi dans l'illusion qu'il n'est pas notablement plus difficile de tâcher de comprendre un tantisoit ce qu'on est, ce qu'on veut, ce qu'on peut ici qu'ailleurs. Ni plus facile. Il n'y a au fond que deux choses qui me surprennent toujours, relativement à cette région: l'obstination avec laquelle d'aucuns cherchent à la définir, obstination qui n'a d'égale que le militantisme de ceux qui prétendent nier son existence. Me voilà revenu au point de départ. L'heure de conclure sans doute. Bien cordialement à vous,
Gilbert Musy
Paris, le 6 juin 1993
Cher Gilbert Musy
La difficulté, de votre part comme de la mienne, à définir ou à ressentir la Suisse romande comme entité est peut-être une réponse en tant que telle. En tous les cas, je préfère nos doutes, voire notre dérobade, aux certitudes des régionalistes ou nationalistes.
Pour répondre à un ou deux points de votre dernière lettre:
1. Je n'ai pas dit qu'il se passait des choses à Genève, mais qu'on y trouvait une attention portée à des cultures différentes, sous la forme d'un carrefour.
2. Votre considération sur le «monôme croquignol» me semble ambiguë et discutable: je préfère les rêveries d'alors au conformisme d'aujourd'hui.
Cela dit, j'avais huit ans en soixante-huit, votre parallèle est donc fort boiteux . . .
3. Je n'ai pas dit que Paris s'était ouvert à l'époque où j'y suis arrivé. Cela a été un long processus, une mutation importante, sur plusieurs années.
Je ne prétends donc pas associer les événements que je décris à une présence dont je pourrais me glorifier. Et je me demande si vous lisez bien mes lettres pour en tirer des interprétations qui me poussent toujours à des rectifications. Votre ironie est un peu facile. Mais le malentendu est sans doute le risque d'un échange épistolaire. Bien cordialement
Bernard Comment