(Version originale p. 22-24)
SELON LA RUMEUR qui court en Suisse romande, le premier vol Swissair entre Cointrin et Kloten serait rempli de directeurs romands se rendant au siège de leur entreprise pour y chercher des ordres. Si vous habitez en Romandie, vous avez probablement entendu ou lu cette historiette plus d'une fois. Elle est aussi célèbre que celle du Suisse allemand qui jette son billet de retour par la fenêtre du train Berne-Lausanne, à la sortie du tunnel de Chexbres, alors que, pour la première fois, le Lac Léman s'étale dans toute sa splendeur sous ses yeux. La légende du premier vol Swissair doit sans doute son succès au fait qu'elle illustre une angoisse romande bien connue face à une suprématie économique suisse alémanique. Cette légende, est-elle vraie cependant? Je voulais m'en rendre compte par moi-même . . .
. . . et me voilà à l'aéroport de Cointrin un beau matin à 6 h. 30, à la recherche du célèbre jet censé mener les directeurs romands au siège central suisse allemand. Dans le hall de la porte d'embarquement 8, plusieurs messieurs prennent déjà leur café, d'autres attendent dans les fauteuils rembourrés et lisent le journal. On ne parle pas ou presque, l'humeur générale est plutôt taciturne à ces heures matinales. Pas l'ombre d'un accompagnateur de groupe remplissant le silence de sa voix retentissante et offrant de la bonne humeur tous azimuts. Discrètement, je scrute l'assemblée. Ce sont donc eux, les célèbres pédégés s'apprêtant à recevoir les directives du siège central? Je me rends tout de suite compte à quel point il est difficile de répondre à cette question. Après tout, ils ne sont porteurs d'aucun signe distinctif, ces directeurs se rendant à la maison mère. Il est tout aussi impensable de s'avancer vers ces messieurs silencieux, à l'air fort occupé, et de leur demander: «Excusez-moi, est-ce que par hasard vous allez à Zurich pour y chercher des ordres?» Il ne me reste donc plus qu'à examiner soigneusement chaque voyageur dans l'espoir de détecter le petit détail révélant son statut.
Certaines personnes sont exclues d'emblée de la liste des «receveurs de directives» potentiels, par exemple ces quatre individus sirotant leur café, vêtus avec un mauvais goût certain, des jeans flottant de tous les côtés et des baskets défoncées. Ces voyageurs-là font manifestement partie de cette catégorie moderne de touristes de masse, qui envahissent les continents lointains avec un sans-gêne remarquable.
Cet homme de couleur, d'une extrême élégance, ne fait pas partie non plus des candidats potentiels. Ce n'est pas que je sois incapable d'imaginer cet individu à lunettes en chef d'entreprise, mais en douze ans de journalisme dans la domaine économique, je n'ai malheureusement pas rencontré un seul directeur de couleur à la tête d'une entreprise suisse.
Aucune des quatre dames présentes ne me semble être une chef d'entreprise se rendant à la maison mère. Leur allure ne correspond pas aux règles de convenance coûteuses que l'on attend des femmes d'affaires suisses (Carré Hermès, deux pièces Chanel, etc.).
J'identifie un homme de grande taille, auquel une hôtesse vient d'ouvrir une porte latérale sur le tarmacadam, comme étant le directeur général du GATT - il ne correspond pas non plus au type que je cherche.
Dans un complet à fines rayures, je reconnais le codirecteur d'une banque privée genevoise, qui a ouvert récemment une filiale à Zurich. Ce monsieur-là qui a présidé pendant quelque temps l'association des banquiers suisses, n'est pas non plus un symbole de la «colonisation» de la Romandie par la Suisse alémanique. Bien au contraire: en tant que banquier privé, il représente une branche de l'économie dans laquelle la Romandie mène encore et toujours le jeu.
Ensuite, je repère le directeur général d'une banque suisse - un des quelques Romands à la tête d'une grande banque suisse. Il passe sans doute toute la semaine à Zurich et le week-end en Romandie. Ce monsieur n'est donc pas du genre à recevoir des ordres d'en haut, mais plutôt à en distribuer . . .
A côté de moi, deux hommes d'affaires se souhaitent le bonjour: «J'ai lu ton rapport annuel», et l'autre de plaisanter comme quoi il n'a toujours pas été mis à la porte. Je me retourne, et je reconnais les directeurs généraux de deux compagnies industrielles romandes. Une des entreprises est contrôlée par une maison d'investissements domiciliée à Zurich, l'autre appartient à un investisseur jurassien. Plus tard, je devais apprendre que les deux hommes se rendaient à un séminaire avec des analystes financiers zurichois. Ils n'étaient donc pas non plus des «receveurs d'ordres».
Ensuite, je découvre l'analyste financier d'une banque cantonale, lui aussi en route pour le même séminaire. Du reste, une partie des voyageurs ne fera que transiter par Zurich. Un doute commence à s'installer en moi: l'histoire de l'avion aux directeurs ne serait-elle pas, tout compte fait, grandement exagérée?
Entre temps, les passagers voyageant en Economy Class sont appellés à se rendre à la porte d'embarquement, la Business Class peut encore profiter quelques instants du confort des fauteuils dans le hall d'attente. Je suis surpris: l'image que je m'étais faite de la constitution des classes en aviation n'est qu'à moitié juste. Plusieurs des messieurs en complet-cravate, que j'avais situés dans la catégorie «manager», voyagent en seconde classe. Aurais-je surestimé leur statut, ou sont-ils des simples victimes des tendences générales à l'économie, vu la conjoncture difficile? Contrairement à mes prévisions, certains individus sans prétentions vestimentaires, que je n'avais pas trouvés dignes d'un examen plus approfondi, se joignent aux voyageurs de la première classe. Je me trouve plongé, pour quelques instants, dans une réflexion et j'en conclus que l'habit ne fait toujours pas le moine . . .
Maintenant c'est au tour des voyageurs de la Business Class d'embarquer; je me trouve exceptionnellement parmi ceux-là, vu mon statut de reporter en déplacement professionnel. Je décide de mettre encore une fois sous la loupe mes collègues voyageant dans la classe supérieure. Je fais une approche calculée de deux messieurs s'entretenant en français. Ils parlent de cash-flow et de la pingrerie de certaines banques. «Receveurs d'ordres»? Malgré tous mes efforts, je ne parviens pas à réunir assez d'indices pour obtenir une preuve concluante.
Je promène mon regard dans la cabine, alors qu'un haut-parleur instille dans mon cerveau encore endormi, une version instrumentale des «Nights in White Satin». Ce monsieur particulièrement élégant, paré d'une pochette, saluant plusieurs passagers dans un français impeccable teinté d'un très léger accent suisse allemand, n'est-il pas un des directeurs généraux de Swissair? Il est bien connu qu'il n'y a pas un seul Romand dans la direction de notre compagnie aérienne nationale, un argument régulièrement utilisé en Suisse romande comme preuve que les cadres romands n'ont pas la vie facile au sein d'entreprises nationales. Le directeur général de Swissair ne correspond guère au portrait-robot que je me suis fait du «receveur d'ordres» romand.
Peut-être que mon voisin est l'homme que je recherche si désespérément . . . Un véritable Romand, dont on peut retrouver plusieurs générations d'ancêtres dans les registres communaux de Suisse romande . . . Directeur d'une PME (petite ou moyenne entreprise) romande typique, qui s'est fait racheter par une méga-entreprise du fameux triangle d'or . . . Un individu qui doit se rendre à une séance de cadres à Zurich (naturellement tenue en suisse allemand), durant laquelle il tentera, seul Romand de la direction, de dissuader le reste des participants de procéder aux licenciements prévus dans la filiale en Suisse romande . . . En un mot: l'homme qui incarne les angoisses de l'âme populaire suisse romande martyrisée . . . L'incarnation du «receveur d'ordres» . . .
Je me trouve déçu une fois plus. Mon voisin - manifestement un habitué, à en juger la rapidité avec laquelle il rabaisse le plateau du siège devant lui - me signifie par son bonjour, sans vraiment violer les règles fondamentales de la courtoisie mais avec suffisamment de fermeté pour ne pas laisser planer l'ombre d'un doute, qu'il ne désire pas être dérangé. Après quoi, il ouvre un livre, que j'ai tout d'abord pris pour un code civil, mais qui s'avère être un ouvrage théologique avec le titre «Hablar con Dios». Je dois donc également rayer de la liste mon voisin qui est prêt à parler avec son Dieu, mais pas avec son prochain . . .
Heureusement, après un décollage pile à l'heure prévue (07.00), les passagers de la rangée devant moi entament une conversation. Je me penche discrètement en avant et j'apprends qu'il s'agit probablement de délégués d'une société fiduciaire internationale basée à Genève, se rendant à une séance, dont le sujet sera la vente d'une entreprise en difficulté.
Mais à ce moment, la voix du capitaine dans les haut-parleurs, décrivant en détail les beautés des Alpes bernoises baignées dans la lumière du soleil, vient interrompre mes recherches. Entre temps, le café a été servi, puis desservi, et nous voilà déjà presque arrivés à l'autre bout de notre petit pays. La machine amorce sa descente, et à 7 h. 50 précises, le jet se pose doucement sur le sol de la métropole économique suisse. En quittant l'appareil, un type, genre artiste, m'approche. Il s'agit d'un publicitaire genevois se rendant à la filiale zurichoise de son agence. Je lui demande s'il est ici pour recevoir des ordres de ses supérieurs, il répond avec un bref «ça va pas?»
Sur le tapis roulant, alors que je passe une affiche avec le slogan «NZZ - wisse und behalte» (NZZ - sache et retiens), je saisis au vol des bribes de conversation de deux passagers parlant logiciel. A la sortie, après un bref échange de mots sur le temps qu'il fait, j'apprends que le but de la visite en Suisse alémanique de ces deux Genevois, propriétaires d'une boîte d'informatique, est une grande entreprise d'ordinateurs à Zurich. Une fois de plus, il ne s'agit pas de recevoir des ordres.
C'est désespérant.
Depuis lors, j'ai réitéré l'expérience trois fois entre Genève et Zurich. J'ai rencontré plusieurs sortes d'individus: des banquiers à la pelle, plusieurs avocats genevois, des hommes d'affaires japonais en tournée européenne, même un cardinal. Mais je n'ai toujours pas réussi à mettre la main sur le directeur romand typique en route vers le siège de son entreprise. Finalement, j'ai dû me remettre à la douloureuse évidence, que même un journaliste peut chercher sans trouver.
Est-ce de la déveine? Ou peut-être que les directeurs romands choisissent tout simplement de prendre le train pour se rendre à Zurich! Mieux encore: se peut-il qu'à l'époque du fax et de la télécommunication, l'échange d'ordres et d'informations nécessite de moins en moins de déplacements humains?
Si on étudie la liste des plus grandes entreprises suisses mise au point par le «Schweizer Handelszeitung», il s'avère qu'il y a quelque chose de vrai dans la suprématie économique de la Suisse alémanique. Des 100 plus grandes entreprises, 16 ont leur siège central en Suisse romande, contre 83 en Suisse alémanique (1 entreprise est domiciliée au Tessin).
L'histoire du jet censé mener les chefs d'entreprise romands au siège central suisse allemand n'est par conséquent qu'une rumeur, une plaisanterie sarcastique, qui a peut-être connu son origine dans un bistrot du quartier genevois des Pâquis; une simple légende avec une part de réalité, mais aussi une grande part d'exagération et de généralisation excessive. Un mythe donc, mais un mythe qui survit, parce qu'il exprime une angoisse collective: l'angoisse des Romands devant une dépendance croissante de centres de décisions extérieurs. Si tel est le cas, ce mythe a un grand avenir devant lui - même au-delà de ce reportage.